Mercredi 17 janvier 2007

« Quand on le prononce, il cesse d’exister » dit Roberto Begnini dans la « Vie est belle ». Mais encore faut-il qu’il y ait quelqu’un pour le rompre, pour parler, hurler ou pleurer. Pour briser cet ami apaisant ou cet effrayant monstre. Il y a des jours, où la vie se jette sur moi avec tant de fracas, tant de vacarme. Il y a des jours, où le bruit des voitures et de leurs klaxons, le cri des corbeaux, le bruit d’une plume sur le papier, le brouhaha de ces lieux trop pleins et trop pressés, la voix de n’importe qui, de cet homme qui hèle un taxi, de cette mère qui réprimande son enfant, de ces deux personnes qui discutent derrière moi. Il y a des jours où j’aime rentrer chez moi, refermer la porte et voir cet appartement vide qui s’offre à moi. Il faut fermer les volets pour que les bruits soient parfaitement étouffés. Oui, le frigo ou la chaudière peuvent s’y mettre mais ils sont toujours moins agressifs que ceux de la vie du dehors. J’accueille avec un plaisir inimaginable ces instants de répits, ces moments de calme, ces heures qui s’écoulent comme dans un film muet, mais plus douces encore, plus agréables, car sur l’écran il n’y a même pas ces mouvements désordonnés, ces visages déformés par l’émotion. Il y a juste… rien… ou presque. Le minimum vital mais sans ses grésillements, ses parasites. Et je me délecte dans ce vide sonore.

 

 

Mais il y a des jours où je ne le supporte plus. Que l’agitation extérieure ne m’ait pas infligée assez de décibels ou qu’au contraire elle m’écoeure jusqu’au vomissement, il n’empêche que je n’en peux plus de cet appartement plongé dans les ténèbres muettes. Il y a des jours où je donnerais tout pour un éclat de rire dans ma cuisine, le frottement contre l’émail si unique d’une brosse à dent, et ce léger choc quand on la repose dans le gobelet. Des murmures secrets dans le noir. Une discussion animée au cours d’un repas où verres, couteaux, fourchettes et autres ustensiles en tous genres se livrent à une véritable symphonie. Il y a des jours où je rêve tellement fort de t’entendre sourire qu’il se dessine dans les airs. Et je ne veux pas me réveiller, alors je rêve plus intensément encore et cette bouche flottante prend place dans un visage, et sous celui-ci s’esquisse un corps. Et te voilà, comme autrefois, je te vois partout. Et si je me force un peu je peux entendre ta voix, je rejoue les scènes, je me fais mon cinéma, je projette sur les murs blancs de cet appartement tous les souvenirs soigneusement enfouis au fond de moi. Oui engloutis sous un tas d’excuses, un amoncellement de prétextes, une montagne de fausses joies et d’innombrables projets feints et avortés. Noyés dans le temps qui passe pour oublier qu’il s’écoule encore plus vite sans toi mais qu’il n’efface rien. Cachés, relégués, mais toujours prêts à ressurgir. A la moindre sollicitation volontaire ou non. Ombre, musique, chuchotement ou rien, n’importe quoi pourvu que ta silhouette s’y profile. Tu vas me dire que je suis donc capable de peupler ma solitude. Mais je te répondrai que tout ça n’est qu’illusion, marionnettes, fantoches, fantômes qui s’évanouissent au plus petit soupir, qui s’envolent à la plus légère brise. Je te vois, tu t’en vas déjà, et tu refermes la portes, tu ne reviendras pas, tu ne reviendras que derrière le théâtre de mes paupières. Au prochain lever de rideau, jusqu’au prochain entracte. Mais entre temps, la salle est vide, les lumières éteintes, les planches n’accueillent que les ultimes grains d’une histoire transformée en poussière…

 

 

Et il s’impose, insoutenable, parce que non partagé, parce que trop vivant, parce que paradoxalement bruyant, il n’est pas de celui que l’on accepte car on l’entend encore. Le seul que l’on s’approprie c’est celui que l’on n’est plus en mesure de remarquer.

 

 

 

Par Petite fée - Publié dans : poussieredetoile
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