Lundi 11 septembre 2006 1 11 09 2006 20:42

"Comment vous allez les filles?

- Oh ben comme un lundi...

- Vous avez passé un bon week-end?

- Oh oui avec Pierre, c'était génial. C'était trop romantique : promenade au bord d'un lac, tête à tête langoureux...

- Nous, c'était sortie au parc d'attractions avec les enfants, ils se sont bien amusés les petits monstres. Enfin je ne sais pas qui était le plus ravi: les petits ou Marc. Un vrai gosse celui-là... Il a fait presque tous les manèges, a mangé je ne sais combien de barbes-à-papa et de churros. Je me demande bien comment il a fait pour ne pas vomir!!

- Ben moi, sur un coup de folie je me suis improvisée un week-end à Paris avec Tina, vous savez, ma meilleure amie. C'était très agréable autant ce petit séjour dans la capitale que de la retrouver un peu.

- Et toi?

-Moi... euh un barbecue entre amis, le temps était vraiment splendide. On en a profité."

Un barbecue entre amis... Parfois, je m'étonne moi-même. Avant, je ne savais pas mentir, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Enfin, peut-être que je ne sais pas mieux mentir qu'avant. C'est juste que mes collègues n'ont aucune raison de ne pas me croire. Mais cette histoire de barbecue est une belle invention. Pour cacher la vérité. Celle qu'elles ne sauront jamais, celle dissimulée derrière la belle façade d'une petite vie rangée. Derrière la routine métro-boulot-dodo d'une femme et mère au foyer comblée. Non, jamais elles ne connaîtront l'autre partie de moi-même, la vraie moi. Celle qui est fatiguée, qui rentre le soir, usée par sa journée de travail mais encore plus harassée à l'idée de ce qui l'attend derrière la porte d'entrée. Celle qui pleure comme une petite fille dans sa douche pour essayer de croire que ce ne sont pas des larmes, mais le simple écoulement de l'eau. Non, elles ne découvriront jamais que mon père est malade. Qu'il faut que je m'en occupe. Il a toujours été là pour moi. Il m'a donné tellement d'amour. Je ne peux pas le laisser tomber. Je ne peux pas l'enfermer dans une de ses maisons de retraite où on laisse les vieux dans leur merde. Où ils meurent d'ennui et de solitude. Alors le soir, je m'occupe de lui. Je lui ai fait installer un lit médicalisé dans la chambre d'amis. Un barbecue entre amis... La bonne blague... Je ne peux plus recevoir. Plus maintenant. Il demande du temps, de l'attention. Je lui donne à manger, de la soupe principalement parce qu'il n'a même plus assez de force pour mâcher. Et j'essaie de lui donner toute mon affection, toute ma tendresse. Celle que mon mari ne reçoit plus. Mon mari qui fait l'expérience de l'absence. Le lit conjugual désert ou presque. Le lit vide de tous ébats. Le silence d'un couple mort. Le seul qui brise la glace, c'est encore et toujours papa quand il crie au beau milieu de la nuit parce qu'il a mal, qu'il n'y a plus de morphine dans la perfusion, parce qu'il a fait un cauchemar. Papa qui retombe en enfance, qui prend la place de ma progéniture. Mes deux bouts de chou qui se mettent à hurler parce que "papy il fait peur quand il crie". J'aimerais ne pas leur infliger tout ça mais il faut que je m'occupe de mon père. C'est mon devoir, c'est ma reconnaissance. Et puis de toutes façons, ce n'est pas lui qui est responsable du naufrage de mon mariage. Le bateau a coulé bien avant que Papa ne soit malade, bien avant qu'il ne vienne vivre, enfin souffrir, à la maison. Oh non mon cher mari, avant d'endurer l'absence et l'abstinence, m'avait abandonnée, moi. C'est moi, qui le soir, me couchait dans des draps froids, pareils à des linceuls. C'est moi qui attendais, révoltée, anxieuse, nauséeuse, répugnée. C'est moi, qui une fois que la porte s'ouvrait, mangeais ma colère et croyais le mensonge des réunions tardives. C'est moi qui subissais l'absence des caresses. C'est moi qui acceptais sans mot dire quand il me faisait l'amour (même si décemment je ne peux pas appeler cela faire l'amour) alors que je savais qu'il avait dû faire la même chose, avec une autre. Deux heures, quarante-cinq minutes avant? Salie, honteuse, de n'être que la seconde (ou la troisième?), de n'être que l'obligation , l'habitude. Horrifiée de savoir tout cela et de continuer malgré tout, de dire oui et encore oui, de me donner à lui. Mais si rassurée d'être encore désirable - ne serait-ce qu'un peu - pour lui... Maintenant, je me consacre à mon père. Et mon "mari" peut aller voir qui bon lui semble. Tout cela m'est égal à présent. Mon mari peut me dire que c'est à cause de moi que plus rien ne va, que c'est à cause de mon père et de mon acharnement à vouloir le sauver. Ce qu'il ne comprend pas, c'est que je ne veux pas le sauver. Je veux juste l'accompagner dans les derniers instants de sa vie. C'est horrible de mourir seul. Mais, mon mari n'a jamais connu la solitude. Il s'est toujours débrouillé pour ne pas connaître le vide. Il en a juste un aperçu maintenant. Mais il s'efforce encore de le combler. Avec d'autres femmes, avec l'alcool, avec les disputes. Pourtant, peut-être que lui il va vraiment mourir tout seul. Parce qu'il croit qu'il est entouré alors que tout n'est qu'illusion. Parce qu'il n'a jamais su aimer et que personne ne voudra lui tenir la main à la fin de son existence. Mais tout cela il ne le sait pas encore. Il ne sait pas qu'une fois que les enfants seront grands, qu'ils seront partis de la maison, je le quitterai. Oui, moi aussi, je serai peut-être seule. Mais la différence, c'est que moi je le suis déjà...

"Tu viens manger avec nous à midi? Eh! Reviens parmi nous.

- Euh, oui... Pardon. Ce barbecue entre amis m'a vraiment tuée.

Par Petite fée - Publié dans : poussieredetoile
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

... ben dis donc....


bon , je te souahite une bonne soirée!


à plus!!

Commentaire n°1 posté par mkdeo le 12/09/2006 à 23h58

Mon pauvre Mkdeo, te voilà déçu par ce texte si pessimiste, n'est-ce-pas? Toutes mes excuses...

Mais promis, dans quelques temps, il y aura un "Spécial Mkdeo"...

Réponse de Petite fée le 13/09/2006 à 21h05
j'aime bien la construction du récit
tu pourrais l'intituler "la vengeance"...?
Commentaire n°2 posté par Cerise le 13/09/2006 à 21h34

"La vengeance"? Pourquoi pas?

Mais j'aimerais savoir pourquoi toi tu l'intitulerais vengeance, histoire de voir ce que tu as ressenti.

Réponse de Petite fée le 14/09/2006 à 20h35

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus