Je la vois bien qui me lance un regard dédaigneux. Cette jeune femme, recroquevillée dans le coin du wagon, me prend vraiment pour un homme d'affaires. Alors que je ne le suis pas... Oui, oui je sais bien que j'ai la panoplie parfaite. Un costume noir sans un pli, sauf bien entendu celui qui traverse les deux jambes du pantalon en leur milieu, les cheveux gominés à l'extrême (du ridicule), une chemise blanche immaculée et une cravate noire. Toutefois, ce matin, en la choisissant, j'ai fait preuve d'audace. Si un observateur minutieux s'approchait avec une loupe, il pourrait distinguer de fines rayures grises. Bien entendu, j'ai aussi une sacoche en cuir, noire bien entendu. Une petite plaque argentée (non je n'ai pas encore eu le droit à l'or, qui sait peut-être que pour ma prochaine mission, j'aurai une augmentation de ce genre) affiche l'air de rien mon identité (du moins, tout le monde le croit mais ni le nom, ni le prénom ne m'appartiennent réellement). Un paquet de dossiers donne de moi l'image d'un homme très occupé, toujours absorbé par son travail. Lorsqu'on m'a confié ce rôle, j'ai failli oublier la montre multi fuseaux horaires. On ne sait jamais que quelqu'un dans la rue me demande l'heure qu'il est en ce moment au San Salvador. Enfin peut-être pas le San Salvador. Car ma montre est peut-être multi fuseaux horaires, mais bizarrement elle ne connaît que l'heure des pays à fort développement économique. En revanche, j'avais pensé au stylo de grande marque, gris métallisé, bien brillant, qui ressort de la poche avant de la veste. Le genre de stylo qui vous fait passer pour un PDG alors que vous n'êtes qu'un simple banquier, qui tout à l'heure peut-être vous fera signer pour un prêt. Enfin, je ne suis pas banquier non plus mais c'était pour dire qu'un simple objet suffit à mettre les gens mal à l'aise, parce qu'ils ne savent pas trop à qui ils ont à faire. "Oh ça doit être quelqu'un d'important" pensent certains et si le baise-main était encore de rigueur, je suis quasiment sûr qu'il s'y plierait. D'autres, comme la demoiselle de tout à l'heure, celle au regard méprisant, je les entends fulminer : "Encore un de ces businessmen qui se croient supérieurs à tous, qui prennent tout le monde de haut alors qu'ils ne valent pas mieux que nous" etc etc... Enfin, c'est bon signe, si je suscite ces deux genres de réaction. C'est qu'on me prend réellement pour un homme d'affaires alors que je n'en suis pas un. Du moins, je l'ai été un jour, mais je ne le suis plus. Oui, avant, j'étais un de ces hommes considérés à la fois comme tout-puissant et comme "petit-merdeux-qui se la pète". Je devais remplir les deux conditions. D'ailleurs, maintenant que je ne le suis plus, je me dis que l'INSEE ou je ne sais trop quelle autre organisation devrait inventer de nouvelles catégories socio-professionnelles. Moyen de perfectionner leur classement, mais aussi moyen de savoir comment les personnes se perçoivent elles-mêmes. Aujourd'hui, je cocherais les deux cases mais il y a quelques années, j'en aurais sûrement oublié une des deux. Aujourd'hui, je vois ce que j'étais hier comme un lamentable échec. Oui, j'étais sûrement un de ces "petits merdeux qui se la pètent".
"Bonjour, excusez-moi, vous travaillez pour quelle boîte?
- Ah, bonjour. Je travaille pour la banque de San Paolo.
- Ah bon? J'ai un ami qui y travaille, vous le connaissez peut-être..."
Pompompom pompompom. Très efficace cette programmation de mon téléphone portable pour me sortir de ce genre de situation difficile. Il suffit d'un simple pression sur la touche étoile.
"Excusez-moi, c'est la banque justement. Le boulot, enfin vous savez ce que c'est..."
Personne à l'autre bout de l'appareil mais je prends ma mine soucieuse. Froncement de sourcils. Remue-ménage. Ouverture de la sacoche en cuir noir. Sortie d'une pochette rouge où une étiquette rouge porte la mention "San Paolo Bank". Extraction pénible de mon ordinateur portable de la malette en métal. L'autre est un peu gêné, il cherche quelque chose pour avoir l'air aussi occupé que moi, preuve que mon travestissement est excellent. Et il ne trouve que son journal, il ouvre ostensiblement à la page politique pour montrer qu'il se préoccupe de l'actualité, qu'il est engagé, qu'il n'est pas passif. Pourtant, c'est de moi que j'ai honte. Oui, je ne suis peut-être plus homme d'affaire mais j'en ai gardé les horribles réflexes. Le "petit-merdeux-qui-se-la-pétait" n'est pas si loin que ça alors que je voudrais rompre avec lui définitvement. D'ailleurs, avant d'accepter mon nouveau boulot, j'ai hésité. Je ne voulais pas retrouver cet emploi -même fictif- parce qu'il me replongeait dans un passé douloureux, trop récent pour être cicratisé. Oui, le métier d'homme d'affaires ne m'a pas réussi. Un jour, il m'a fait louper un train. Celui que je ne devais pas rater. La vie se résume à cela. La mienne en tous cas. Mais celle de beaucoup d'autres aussi, je le sais. Il suffit de voir comme les gens courent pour attraper un train. Ils courent déjà pour grimper dans celui qui les ramène seulement à la maison. Pour ne pas arriver en retard pour le dîner ou le cours de gym. Mais cet empressement, cette volonté inépuisable de ne pas prendre le suivant, cache peut-être autre chose. La vie tient à si peu de choses. Si on prend le prochain, peut-être va-t-il dérailler et peut-être va-t-on y laisser sa peau. Si on ne prend pas celui-ci, on va peut-être devoir supporter le collègue retardataire qui se sent obligé d'engager la conversation pendant qu'on patiente sur le quai. Moi, le dernier train que j'ai raté, je ne l'oublierai jamais. Il a emporté loin de moi la seule personne qui comptait réellement : ma fille. Oui, il y avait aussi sa mère, mais tout était déjà compliqué entre nous à l'époque. C'est elle qui a dit: "Tu choisis: ton boulot ou ta famille". Elle ne supportait plus mes réunions tardives, mes week-ends d'affaires à l'autre bout de la planète. Je crois qu'elle tolérait encore moins les cheveux blonds qu'elle retrouvait sur mes cols de chemise, le parfum des autres femmes qu'elle dans mon cou. J'ai été bête car j'ai laissé passer la seule chance qu'elle m'offrait. Je ne voyais plus qu'en elle la mère de ma fille et non plus cette femme que j'avais si ardemment aimée. Je ne sais pas trop pourquoi cette métamorphose avait eu lieu dans ma tête. Mais, quand elle m'a dit de choisir, je n'ai pas hésité, mon choix était fait. Peut-être pouvais-je me passer d'elle, la remplacer mais rien ne pourra jamais être aussi précieux que ma fille. Alors j'avais décidé de faire le bon choix. On devait aller recommencer une vie ailleurs, dans une autre région, à la campagne. Tout reconstruire, ou au moins combler les fissures. Oui, elles auraient toujours été là, je le sais, mais un peu moins voyantes. Oui, j'avais fait le bon choix mais cette vie, cette vie d'homme d'affaires m'a encore retenu. Je l'aimais trop ce métier, alors lorsque le patron pour mon pot de départ m'a demandé de jeter un coup d'oeil sur un dernier dossier, j'ai accepté. Un peu comme un ressort , qui même si on le tend au maximum, revient toujours à son point de départ. Et j'ai aussi accepté une dernière étreinte enflammée dans le couloir avec ma secrétaire qui, je croyais, allait tant me manquer. Je m'étais dit qu'après avoir enduré tout ce temps, mes absences, mon job, elle attendrait bien dix, quinze minutes. Mais, elle n'a pas attendu, elle est partie et elle a emmené ma fille avec elle. Enfin notre fille, parce qu'elle reste "notre" fille malgré la distance et le divorce. Je ne suis plus homme d'affaires depuis ce jour-là, même si ne plus l'être n'a rien changé, même si j'ai changé, elle, elle est restée sur sa décision. Et, je me rappelle que c'est pour cela que je m'étais marié avec elle, parce qu'elle était obstinée, qu'elle savait toujours ce qu'elle voulait. Je ne suis plus homme d'affaires, non maintenant je travaille dans une boîte qui est chargée d'évaluer le mode de vie des autres. Et l'ironie du sort c'est que je me retrouve à jouer mon ancien rôle. J'aurais pu faire leur rapport sans passer par ce déguisement. Je fais ce métier non pas parce que ça me plaît d'espionner les gens à leur insu, je fais ce métier parce que je suis obligé de monter dans plein de trains, d'en changer souvent. Et j'espère un jour y croiser l'une des deux. Je voudrais ne plus être orphelin, sans famille. J'espère juste ne pas les croiser aujourd'hui, elles croiraient que j'ai replongé...